Chroniques P-M Bertrand
|
Deux fois par mois, lesgauchers.com donne carte blanche à Pierre-Michel Bertrand, auteur de "l’Histoire des gauchers" et du "Dictionnaire des gauchers" (Édition Imago). Ce spécialiste reconnu (dont les ouvrages sont traduits en de nombreuses langues) nous livre librement ses réflexions, ses découvertes, ses coups de cœur et, pourquoi pas, ses "coups de gueule".
PSYCHOSE ET GAUCHERIE
L’autre jour, en regardant le fameux Psychose d’Alfred Hitchcock, j’ai remarqué quelque chose d’assez troublant… Je demande d’abord à ceux qui n’ont pas encore vu le film de ne surtout pas lire la présente chronique, car je vais y divulguer le coup de théâtre final. Fermez donc votre ordinateur, courez visionner ce petit bijou du 7e art et revenez me voir ensuite. Je vous attends. … Bon, maintenant qu’on est entre cinéphiles, je peux y aller. Voici. Chacun sait que dans Psychose Anthony Perkins incarne Norman Bates, un tenancier de motel souffrant de dédoublement de la personnalité : il commet des crimes en se faisant passer pour sa défunte mère. Le plus effrayant c’est que Norman Bates ne fait pas semblant d’être sa mère… mais se métamorphose en elle ! En effet, en période de crise, Mme Bates occupe complètement l’esprit de son fils et agit à sa place. Or Mme Bates, qui est d’un tempérament jaloux et violent, va tuer la jeune Lila Crane que Norman a eu le malheur de désirer. C’est la fameuse scène de la douche, véritable sommet de l’art cinématographique (bien loin, soit dit en passant, des scènes de boucherie complaisantes qu’on nous inflige aujourd’hui). À la fin de la crise de délire, Norman Bates recouvre son identité et, constatant avec horreur que « sa mère » a commis un crime, fait de son mieux pour le camoufler. Jusqu’à la toute fin du film, le spectateur ignore bien sûr que les deux personnages n’en font qu’un. Grâce à une science magistrale de la mise en scène, Hitchcock nous persuade que Mme Bates existe bel et bien et qu’elle tyrannise son fils Norman, freluquet passablement névrosé qu’on est presque prêt à plaindre. Or, à bien examiner le comportement de ce dernier, on remarque un certain nombre de détails concordants : - Il ouvre portes et fenêtres de la main gauche.- Il tourne les pages du livre avec la main gauche.- Il saisit la plupart des objets dans la main gauche. - Il sort les bagages du coffre de la voiture à l’aide de la main gauche, puis les transfère dans la main droite afin d’ouvrir la porte de la chambre de la main gauche.- Il actionne les interrupteurs électriques de la main gauche.- Il passe le chiffon de la main gauche. - À deux reprises, il porte quelqu’un dans les bras en soutenant le haut du corps sur le bras gauche (preuve évidente que c’est là son bras le plus fort). - Il tient son sachet de cacahuètes de la main droite et y picore de la main gauche.
- Etc.
…Bref, tout au long du film Norman Bates se comporte très exactement comme un gaucher. [1]
Une première question se pose ici : Qui est gaucher ? Le personnage Norman Bates ou l’acteur Anthony Perkins ?
Une rapide enquête sur la toile nous permet de répondre sans hésiter : Anthony Perkins était gaucher [2]. Rien de plus normal, pensera-t-on, pour ne pas dire rien de plus anodin à ce que Norman Bates le soit aussi. Fort bien. Cependant (et j’en arrive enfin à ce qui m’a tant troublé), il se trouve que lorsque le gaucher Perkins/Bates se métamorphose en Mme Bates… il devient droitier ! C’est en tout cas à chaque fois de la main droite qu’il agresse ses victimes, que ce soit dans la scène de la douche, la scène de l’escalier ou la scène de la cave.
Et là, je reste perplexe… Comment ou pourquoi un gaucher avéré peut-il se permuter en droitier ?
En fait, j’y vois plusieurs explications possibles : 1/ Hitchcock chercherait ainsi à mieux brouiller les pistes. Le but du jeu étant de nous persuader jusqu’à la dernière seconde que Mme Bates et Norman Bates sont deux personnes distinctes, il était nécessaire d’éviter toute ressemblance entre eux.
2/ Hitchcock nous laisserait en outre entendre que le dédoublement de la personnalité entraîne un « dédoublement du corps » et qu’un malade peut perdre sa propre identité au point de changer de latéralité.
3/ Ce n’est tout simplement pas Anthony Perkins qui joue Mme Bates, mais un autre acteur droitier. Hitchcock n’y aurait vu que du feu.
4/ Dernière explication, toute bête, un peu décevante, mais très plausible : comme beaucoup de gauchers à l’époque, Anthony Perkins avait reçu une éducation droitière et tendait spontanément à se servir de la main droite dans certaines circonstances… comme poignarder des gens, par exemple.
Allez savoir…
Gauchèrement vôtre,
pmb
15 MARS 2010
[1] Il y a tout de même quelques équivoques. La plus importante est dans la façon dont il passe la serpillière après le crime : elle dénoterait plutôt la droiterie. Il est cependant très probable que cette façon de faire est dictée par la configuration de la pièce (la position de la baignoire par rapport à celle de la caméra).
[2] Il est donné comme tel sur de nombreux sites et plusieurs photos nous le montrent en train d’utiliser la main gauche, notamment pour écrire.
______________________________
Conseiller cet article ... |
|